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Paris, un grand barreau international

À l’issue des élections ordinales des 10 et 12 décembre 2024, les avocats du barreau de Paris ont élu Louis Degos et Carine Denoit-Benteux aux fonctions respectives de bâtonnier et de vice-bâtonnière, pour le mandat 2026-2027. La LJA les a interviewés.

Comment vous êtes-vous rencontrés et pourquoi avoir formé ce binôme ?

Louis Degos : Nous nous sommes rencontrés durant nos différents mandats. Tout d’abord, nous intervenons depuis déjà une quinzaine d’années dans les institutions de la profession. Carine a été élue au conseil de l’Ordre en 2010, et moi en 2011. Nous avons ensuite intégré le Conseil national des barreaux où j’étais président de la prospective et Carine présidente de la Commission textes. Puis j’ai été délégué français au CCBE, tandis que Carine est devenue ambassadrice de l’amiable durant le mandat d’Éric Dupond-Moretti. Lorsque nous avons réfléchi à nous présenter au bâtonnat, notre binôme était une évidence.

Ces dernières semaines, il y a eu quelques tensions entre le barreau de Paris et le CNB. Selon quelle approche, préparez-vous votre mandat ?

Louis Degos : Nous ne sommes pas dans une approche frontale qui susciterait des tensions. Il est rare de renouveler deux mandats au sein du CNB ; ce qui témoigne de notre intérêt pour cette institution et nous n’avons jamais antagonisé les relations avec le barreau de Paris durant nos mandats. Certaines de mes positions, durant mes mandats au CNB, ont parfois secoué la profession. Je me souviens, par exemple, au moment de la réforme du droit du divorce par consentement mutuel, j’avais énoncé un discours annonçant que, d’ici peu, des plateformes internet allaient proposer des divorces pour une somme modique. J’ai été convoqué par le bureau et ai été l’objet de discussions musclées en assemblée générale. Quelques temps après, une telle plateforme était créée. Depuis, nous avons vu fleurir les legaltech qui étaient appelées « les braconniers du droit » et dont le CNB ne voulait pas entendre parler. Je me souviens que certains bâtonniers m’expliquaient qu’en parler c’était déjà l’accepter. 

Autre sujet de prospective : la confidentialité des avis des juristes d’entreprise. Quelle est votre position ?

Louis Degos : La plaie est encore ouverte et peut se remettre à saigner à tout moment. Mais je pense que cette réforme sur la confidentialité des avis des juristes ira à son terme. Pour ma part, je préférerai un texte sur l’avocat en entreprise, qui est plus clair et plus compatible avec notre secret professionnel. Cependant, je comprends qu’utiliser le mot « avocat » puisse bloquer certains, car c’est un titre en France. La confidentialité des avis des juristes doit donc être perçue comme une étape, à laquelle il faudra arriver parce qu’elle correspond à une exigence de la vie des affaires dans un environnement internationalisé et globalisé. Tous les acteurs économiques doivent être placés sur un même plan d’égalité vis-à-vis de la confidentialité de leurs écrits, pour protéger leur secret d’affaires ou leur stratégie juridique. Si la France veut continuer à être concurrentielle dans l’environnement des affaires, il faudra s’aligner. Sinon les directions juridiques se délocaliseront dans des pays où elles pourront communiquer et travailler sans crainte d’auto-incrimination.

Si le texte est à nouveau examiné par le Parlement, quelle sera votre position ?

Louis Degos : Je serai favorable au vote du texte. Cette réforme me semble nécessaire pour l’attractivité du droit français.

Dans votre programme, vous avez soulevé quatre points : l’humain, l’économie, la modernisation et l’influence. 

Louis Degos : Les démarches actuelles du bâtonnier Hoffman pour développer l’accès des avocats à l’IA sont formidables et nous partageons cette vision. Mais à côté de la machine, l’humain, est aussi au cœur de notre mandat. Le sujet des relations humaines du point de vue du management des cabinets, du conseil de l’Ordre et du barreau sont importants. Ces questions sont parfois à repenser depuis notamment la pandémie et des divers confinements. Nous souhaitons que l’Ordre des avocats passe d’une organisation d’administration vers une organisation d’entreprise. Durant le dauphinat, nous allons prendre le temps de mieux connaître les 250 salariés de l’Ordre et faire un audit des tâches.

Nous pensons aussi que les bâtonniers doivent accepter d’avoir un directeur général qui met en œuvre un plan sur cinq ans, dépassant donc le mandat électoral. 

S’agissant du management des cabinets, vous encouragez le développement du salariat…

Carine Denoit-Benteux : C’est un sujet d’attractivité de la profession. Le fonctionnement des équipes internes des cabinets a évolué. Lorsque j’étais membre du conseil de l’Ordre, en 2012, j’avais fait voter l’entretien annuel pour tous les collaborateurs – les cabinets d’affaires le faisaient déjà depuis un moment. Cet entretien est l’occasion d’entamer un dialogue nécessaire sur les méthodes de travail, le fonctionnement du cabinet et la rémunération. Les nouvelles générations sont en attente d’un management différent et n’hésitent pas à changer de cabinet s’ils ne sont pas satisfaits. Or la formation des équipes représente un coût pour les cabinets et la stabilité des effectifs est un enjeu. Les cabinets doivent donc gagner en attractivité et travailler sur des process compatibles avec ce que chacun recherche.

Louis Degos : La vice-bâtonnière sera présidente de l’EFB, en charge de la formation initiale et continue. Nous pensons qu’au sein des cabinets, la formation des collaborateurs au management est indispensable. Or la quasi-totalité des avocats n’a jamais reçu ce type d’enseignement. La formation continue doit être revue, augmentée et mieux adaptée sur ce point.

Je rappelle que la formation continue des avocats est obligatoire sous peine de sanctions allant jusqu’à l’omission. Si on ne propose pas une formation continue intéressante, nous subirons des critiques. 

Carine Denoit-Benteux : Nous envisageons aussi de mettre en place, matière par matière, des collèges d’experts, (avocats, magistrats et universitaires), pour être force de proposition sur l’évolution des textes et des pratiques et permettre ainsi à l’ordre de mener des actions de lobbying.

Vous insistez également sur l’importance d’avoir un prisme international dans la formation et la pratique professionnelle…

Louis Degos : L’internationalisation du barreau -qu’il s’agisse de cabinets d’affaires ou même de cabinets patrimoniaux – est aujourd’hui indispensable. On ne peut plus pratiquer uniquement localement face à la globalisation de l’économie. Il faut s’enorgueillir du fait que le barreau de Paris soit l’un des grands barreaux internationaux. C’est celui qui compte le plus de nationalités différentes : il y a ici plus d’avocats américains qu’à Londres et il y a plus d’avocats anglais qu’à New York.

Carine Denoit-Benteux : Le barreau de Paris compte beaucoup d’avocats exerçant à l’étranger. Nous avons besoin de fluidifier les réseaux de contacts pour permettre aux avocats de mieux travailler ensemble. 

Au sein du barreau d’affaires, certains cabinets se remettent difficilement des années de pandémie, dans un contexte international qui fait la part belle à la taille des méga-firmes. Que proposez-vous pour les accompagner ?

Louis Degos : Les professions du droit et du chiffre qui ont connu le plus de difficultés financières, sont surtout les notaires et les experts-comptables. Les cabinets d’avocats ne s’en sortent pas trop mal. Mais certains ont connu en effet des difficultés et il ne s’agit pas d’une question de taille de structure. Celles qui sont tournées vers les activités judiciaires franco-françaises ont plus souffert que les cabinets fournissant surtout du conseil juridique. Et au sein de ces cabinets judiciaires, les spécialistes d’une matière ont pu sauvegarder leur activité tandis que les généralistes ont été plus sévèrement impactés. T

Ondine Delaunay