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Laurent Partouche-Sebban, le goût des défis techniques

Par Olivia Dufour (Portrait) / Mark Davies (Photographies)

Laurent Partouche-Sebban vient de quitter Arsene pour créer Keels. Ce pianiste passionné par Debussy, Rachmaninov et Chopin n’aime rien tant que relever des défis techniques, autant en musique qu’en fiscalité.

Laurent Partouche a choisi de rompre avec les standards. Il s’est installé 4 place André Malraux, dans dans le 1er arrondissement de Paris, à deux pas du Conseil d’État et du Conseil constitutionnel. De son bureau, il a une vue dégagée sur la Comédie française et le Louvre. Dans l’entrée, deux robes d’avocats accrochées au mur interrogent. C’est normal, il sous-loue les locaux qu’il occupe à un cabinet de spécialistes en propriété intellectuelle.

Laurent Partouche-Sebban n’était pas prédestiné à devenir avocat fiscaliste. Sa mère était pharmacienne, son père consultant en marketing. Il a passé son enfance dans un village de 6 000 habitants, Semur-en-Auxois. « C’est une magnifique Cité médiévale, avec un château fort, des remparts et quelques musées. En voyant mes enfants grandir à Paris, je mesure la chance que j’ai eue de vivre dans un tel environnement, j’y ai trouvé une réelle qualité de vie même s’il est vrai qu’à 17 ans, j’ai commencé à vouloir m’en échapper ». Initialement, c’est la littérature qui l’attire. Il se rêve journaliste. Les études de droit, c’est une des façons d’y arriver. Il s’inscrit donc à l’université de Dijon en 1995. « Le droit des obligations m’a immédiatement passionné par sa technicité et sa complexité », confie-t-il. En troisième année, nouvelle découverte tout aussi enthousiasmante, cette fois c’est le droit public. À l’époque, l’université de Dijon a un excellent DESS de fiscalité piloté par Maurice Cozian, mais l’étudiant ignore encore que c’est là qu’il trouvera à satisfaire son goût à la fois de la technique et des mots. 

Le voici qui intègre Assas en 1999 et découvre le droit fiscal. Cette fois, une révélation ! « C’est un droit pratique, à la fois enraciné dans le droit fondateur des obligations, mais également autonome ; ce caractère hybride offre un large champ d’investigation », explique-t-il. Pour cet étudiant qui se décrit « provincial », sans réseau, ni relations familiales, le choc de la concurrence avec des étudiants qui suivent parfois un double cursus et ont déjà réalisé des stages en maîtrise est rude. Tant mieux, il relève le défi, décroche le DESS de droit des affaires et fiscalité de Cyrille David à Paris I et entre en stage chez Veil Armfelt Jourde La Garanderie. « L’extraordinaire Alain Frenkel m’a appris la rigueur, la précision dans l’utilisation des mots et même des virgules. » De ce stage, il conserve le souvenir marquant d’un dossier qui, sera plus tard, gagné sur l’interprétation de « au moment » : «L’administration devait informer le contribuable “au moment” et toute la question était de savoir si 30 jours après, cela entrait encore dans le champ de l’expression “au moment”. Et c’est tous les jours ainsi, on peut passer une après-midi sur un texte, c’est l’un des aspects de ce métier qui me stimule. » Avide de se former et de découvrir tous les aspects de la pratique de sa spécialité, il entame un DEA de fiscalité, décroche le CAPA et intègre le cabinet Baker & McKenzie en 2002. « Dans ce cabinet formidable, j’ai eu la chance d’apprendre vite et beaucoup en particulier auprès de Pierre-Yves Bourtourault, un des grands généralistes de la fiscalité. Il développait une vision à 360 degrés de la matière avec une très grande exigence de précision et de rigueur. » Quelques années passent, le stagiaire est devenu collaborateur junior, puis senior, le voilà qui cultive de nouvelles ambitions. Surtout, il a une conviction : l’avocat fiscaliste est déjà spécialisé, il ne peut donc pas gérer tous les sujets juridiques pour un client, alors il faut au minimum qu’il développe la pratique la plus large possible de sa spécialité. « Savoir répondre à une question de fiscalité du patrimoine implique d’anticiper les questions d’impôt sur les sociétés et réciproquement. »

Les rencontres jouent un très grand rôle dans l’énergie que l’on met dans son métier

À l’époque, l’affaire Enron a provoqué une déflagration dans le monde entier. Andersen, qui auditait les comptes du courtier en faillite et n’a pas vu venir la catastrophe, explose en vol. Qu’importe, la marque du plus petit des Big est peut-être rayée de la carte mais ses collaborateurs conservent une réputation d’excellence absolue sur le marché. Certains anciens, sous l’impulsion de Frédéric Donnedieu de Vabres, créent le cabinet Arsene Taxand. Ils ne sont qu’une vingtaine d’avocats. « Ce côté start-up, cette dynamique du début m’a plue. J’ai eu envie de tenter l’aventure en songeant que c’était une occasion unique. Cela a nécessité beaucoup d’investissement mais c’était épanouissant, les dossiers étaient passionnants et ma pratique a pris une nouvelle dimension en y devenant associé. »

Car l’autre chose qui passionne Laurent Partouche-Sebban à côté de la technicité, ce sont les rencontres, la dimension humaine du métier. D’où sans doute le choix de cabinets ou d’équipes de taille réduite « Alain Frenkel, Pierre-Yves Boutourault, et Frédéric Donnedieu de Vabres font partie de ces professionnels qui m’ont inspiré, forgé et permis de progresser. Les rencontres jouent un très grand rôle dans l’énergie que l’on met dans son métier. » Chez Arsène, Laurent Partouche s’est spécialisé en private equity, M&A et patrimonial. Il a développé une solide clientèle qui lui fait confiance. Fin 2018, le cabinet compte près de 150 personnes. Est-il devenu trop grand ? Toujours est-il qu’au bout de treize ans, voici que la tentation de l’aventure le saisit de nouveau.

En avril 2019, il part monter son propre cabinet avec deux associées, Hélène Leclère et Mathilde Le Roy, et une collaboratrice : Adélie Louvignié. Tous sont d’anciens d’Arsène qui avaient l’habitude de travailler ensemble. Emmener une clientèle qui a connu un cabinet de 140 personnes dans une structure de 4 avocats du jour au lendemain, c’est un challenge. Ils avaient fait le pari d’être opérationnels instantanément, pari tenu !

Le fiscaliste, semblable à la quille d’un bateau

Le cabinet s’appelle Keels. « C’est la quille d’un bateau en anglais, l’idée est venue lors de la route du Rhum en découvrant que ce qui donne de la vitesse et de la stabilité, c’est notamment la quille. C’est une pièce maîtresse, mais qui ne se voit pas. Je trouve que l’image exprime bien le sens de notre métier de fiscaliste : nous restons sous la ligne de flottaison, mais nous sommes là pour permettre au client de faire avancer ses projets de façon rapide et stable dans un environnement mouvant et parfois incertain. » Comment on positionne une petite boutique sur le marché de la fiscalité à Paris ? C’est un pari, que ses créateurs fondent sur 4 valeurs cardinales. La cohésion d’abord, qui implique un cabinet qui avance et réfléchit ensemble. La technicité qui impose de ne pas s’arrêter à ce qu’on sait faire mais toujours réfléchir. La proximité avec les clients, qui exige que tous soient traités en direct et de la même manière. Et enfin le pragmatisme. « L’expérience m’a enseigné que le conseil fiscal doit être technique et pratique. Comprendre la loi, l’expliquer à son client, et identifier des solutions cohérentes et adaptées », assure-t-il. Passé la période de transition, réussie, le cabinet envisage déjà de recruter deux collaborateurs.

Difficile, le métier de fiscaliste ? Le droit fiscal français est de plus en plus imprégné de normes supérieures, explique l’avocat qui cite par exemple le fait que dans la dernière loi de finances le régime fiscal des hybrides est modifié en raison de normes européennes que la France doit intégrer. Mais le droit fiscal est aussi éminemment social. « On le voit quand le président de la République, en plein mouvement des gilets jaunes, déclare que les dirigeants d’entreprise doivent avoir leur domicile fiscal en France. Cela se traduit concrètement dans une disposition en cours d’examen et qui sera probablement votée, au terme de laquelle les mandataires sociaux d’entreprises qui réalisent 250 millions de chiffre d’affaires en France y sont résidents fiscaux au sens du droit français. L’impact d’une telle mesure fiscale, s’il doit être relativisé par l’effet des conventions fiscales, devra aussi se mesurer sur la capacité des groupes français à attirer des dirigeants étrangers. » Autre défi pour les fiscalistes, la pénalisation croissante du droit fiscal. L’administration durcit ses positions et le rôle de l’avocat est d’apporter de la sécurité dans un univers toujours plus mouvant et où les sanctions sont de plus en plus lourdes. « L’instabilité pose davantage de problèmes que le niveau d’imposition. On a toujours le sentiment de payer trop, ce qui incite les avocats fiscalistes, à faire preuve de pédagogie car la fiscalité française est, dans plusieurs situations, plus favorable que dans d’autres pays. Par exemple la flat taxe va dans le bon sens en matière d’investissement. En revanche, l’instabilité des textes est un vrai sujet. » Et puis il y a la confusion grandissante entre l’avocat et son client qui met les conseils en risque. Là encore les avocats s’adaptent.

Piano et physique quantique

En dehors de la fiscalité, Laurent Partouche-Sebban se passionne pour le piano. « J’en ai fait durant 16 ans, jouer d’un instrument implique beaucoup de rigueur, et de technique, c’est la condition pour accéder au plaisir et à l’émotion de certaines œuvres. » Ses pianistes préférés ? Debussy, Rachmaninov et Chopin. Et aussi Keith Jarrett. Mais il s’intéresse à bien d’autres choses comme l’archéologie ou la physique quantique. « Je suis fasciné par le mur de Planck auquel se heurte la cosmologie. J’avais tenté lors d’un article d’établir une connexion entre la fiscalité et la vitesse de la lumière. Quand on regarde une étoile dans le ciel, on ne voit que la projection de sa lumière à une vitesse de 300 000 kilomètres seconde telle qu’elle a été émise à des millions de kilomètres. Cela signifie que plus l’objet observé est lointain physiquement, plus l’image qui nous parvient est ancienne. Ainsi, regarder loin signifie remonter dans le passé. Je trouvais le parallèle avec le temps du contrôle fiscal amusant : on opère ce même regard vers le passé, il faut se replacer dans le contexte des faits, les textes applicables et l’état de la jurisprudence alors connue à cette époque. Être conseil en matière fiscal, c’est être capable de se projeter pour anticiper des retours en arrière. » De quoi donner le vertige…

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